Mardi 24 mars 2009
2
24
/03
/Mars
/2009
19:58
Jusqu'à l'automne, le secteur du recyclage vivait
sur un petit nuage : progression à deux chiffres de l'activité et du chiffre d'affaires ; prix des matières premières secondaires (issues du recyclage) orientés durablement à la hausse ; image
surfant sur la vague environnementale... Mais, en septembre 2008, avec la crise, tout s'est arrêté : "La demande a disparu, témoigne Christophe Cros, directeur général délégué de Suez Environnement. L'effondrement des prix n'y a rien changé : il n'y a plus de demande."
L'effet s'en fait sentir aujourd'hui sur l'ensemble de la planète. En Chine, des millions de travailleurs, dont l'activité consistait à trier des déchets en provenance des pays riches, ont perdu
leur emploi du jour au lendemain. En Europe et en Amérique du Nord, les stocks de papiers, métaux et plastiques recyclables s'amoncellent. "De cinq à six bateaux de ferrailles qui partaient
chaque mois pour la Turquie, le premier importateur mondial, on est passé à un ou deux", assure Claude Platier, porte-parole de la Fédération des entreprises du recyclage (Federec).
Le chiffre d'affaires des entreprises françaises de recyclage a enregistré un recul de 33 % au quatrième trimestre 2008, par rapport à la même période de 2007. Au premier semestre 2009, 2 400
emplois (sur 32 000 dans le secteur) seraient menacés. Et les perspectives de reprise de l'activité restent très incertaines.
C'est tout l'équilibre du secteur qui est remis en cause par la crise, et, à travers lui, la pérennité de la filière de tri, de collecte et de recyclage des déchets. "Nous avons deux sources
de revenus : le prix des matières premières que nous revendons, et la prestation de l'enlèvement que nous facturons au détenteur du déchet, explique Jean-Luc Petithuguenin, patron de la société Paprec. Si vous vendez la tonne de carton aux alentours de 100
euros, vous pouvez ne rien facturer au détenteur. Mais quand elle est à 20 euros, comme actuellement, ça ne vaut pas le coup d'aller la chercher si vous ne pouvez pas en tirer 30 ou 40 euros
supplémentaires de prestation."
Résultat : plutôt que de payer, les détenteurs de déchets qui le peuvent stockent en attendant des jours meilleurs. Les voitures s'entassent dans la filière, le prix actuel des métaux et des
matières plastiques ne justifiant plus économiquement leur démantèlement. Le cours des ferrailles était monté à 480 euros la tonne en juillet 2008. Il est passé sous la barre des 100 euros fin
2008.
"La filière recyclage découvre que les matières premières peuvent être soumises à de très fortes variations, constate Philippe Chalmin, professeur à l'université Paris-Dauphine. Ce coup de grisou pourrait conduire à une remise à plat et
obliger les absolutistes du recyclage à mettre un peu d'eau dans leur vin. Le recyclage n'est pas la seule solution : l'incinération avec récupération d'énergie peut être une alternative
intelligente du point de vue économique."
Dans une étude publiée lundi 23 mars, le cabinet de conseil en stratégie Frost & Sullivan enfonce le clou : la crise du secteur "risque d'entraîner une flambée des prix du recyclage, ce
qui en réduirait l'attrait économique", écrivent les auteurs, soulignant qu'au Royaume-Uni le prix de la tonne de papier collecté a déjà augmenté de 20 livres sterling (21 euros).
A court terme, faute de perspective de remontée rapide des cours, le risque existe aussi de voir les détenteurs de stocks de déchets périssables tenter de s'en débarrasser en les envoyant en
décharge ou en incinérateur. La présidence tchèque de l'Union européenne s'en est alarmée dans une note du 25 février. Pour soutenir la filière, elle suggère de "maintenir les objectifs
existants en matière de recyclage", d'appeler les citoyens à ne pas se démobiliser et à continuer de trier, et d'étudier la possibilité d'une réduction de la TVA pour certains produits à
base de matériaux recyclés.
Malgré la gravité de la situation, les acteurs du secteur semblent rester relativement confiants. "Pourquoi le recyclage a-t-il autant progressé depuis vingt-cinq ans ? Parce que c'est une
solution économique par rapport aux autres modes de gestion des déchets, estime M. Petithuguenin, de Paprec. Si on me demande si la filière recyclage risque de s'arrêter, ma réponse est
non. Elle souffre, mais il s'agit d'une phase d'ajustement des prix."
Chez Suez Environnement, Christophe Cros n'est pas loin de partager cet avis : il considère que le marché est sorti d'une période spéculative qui a vu les cours atteindre des sommets artificiels
et que l'on revient aujourd'hui à "des prix qui ne sont pas à des niveaux anormaux".
Les tensions sur le secteur ne devraient pas avoir de répercussions directes pour les particuliers : la filière de collecte sélective des ordures ménagères est financée par les entreprises qui
commercialisent des produits emballés, et les collectivités territoriales disposent de clauses leur garantissant l'enlèvement des déchets recyclables. "Demander aux gens de trier plus ou
moins en fonction de la conjoncture n'aurait pas de sens", estime Carlos de los Llanos, directeur du département technique et environnement chez Eco-Emballages.
Gilles van Kote - Le Monde
Commentaires